Des chiffres qui interrogent : le paradoxe apparent du secteur IT
Les spécificités des RPS dans les métiers du numérique
Une charge de travail mentale intense
L'hyperconnexion structurelle
Les exigences émotionnelles sous-estimées
Les métiers IT impliquent des exigences émotionnelles souvent négligées :
Gestion du stress lié aux incidents de production et aux bugs critiques
Pression exercée par des clients ou utilisateurs exigeants face à des dysfonctionnements
Relations parfois tendues avec les équipes non-techniques qui ne comprennent pas les contraintes techniques
Responsabilité importante
les systèmes développés supportent souvent l'activité critique des organisations
Les six dimensions INRS appliquées aux métiers du digital
L'analyse des RPS dans le secteur IT gagne à s'appuyer sur les six dimensions de risques identifiées par l'INRS, en les adaptant aux spécificités du numérique :
1. Intensité et temps de travail : cycles de développement courts (sprints agiles), livraisons fréquentes, astreintes récurrentes pour les DevOps/SRE. Le turnover structurant du secteur (45% des collaborateurs partent chez des clients, 43% chez des concurrents selon Numeum 2025) témoigne d'une pression constante. 2. Exigences émotionnelles : comme évoqué, la gestion d'incidents critiques, la pression des deadlines et les attentes parfois irréalistes créent une charge émotionnelle significative. 3. Autonomie et marges de manœuvre : paradoxalement, les méthodologies agiles peuvent réduire l'autonomie réelle malgré un discours d'empowerment, notamment quand les sprints deviennent une course permanente. 4. Rapports sociaux : le télétravail massif (75% dans le secteur) peut fragiliser les collectifs de travail et accentuer l'isolement, particulièrement pour les juniors. 5. Conflits de valeurs : tension entre qualité du code et délais, entre dette technique et fonctionnalités, entre vision à long terme et pression du court terme. 6. Insécurité de l'emploi : bien que le marché reste porteur (79 000 projets de recrutement selon France Travail 2025), la précarité peut toucher les profils en ESN ou les freelances, avec 45% des entreprises IT qui rencontrent des difficultés de recrutement créant une pression sur les équipes en place.Témoignage : Marc, développeur senior en ESN
"Après 8 ans dans le métier, j'ai commencé à ressentir un épuisement que je ne m'expliquais pas. Pourtant, j'adore mon travail. Mais entre les sprints qui s'enchaînent sans respiration, les réunions quotidiennes, l'apprentissage de nouveaux frameworks 'sur le tas', et la disponibilité permanente sur Slack, j'ai réalisé que je n'avais plus une seule heure dans ma semaine où je n'étais pas mentalement au travail. Même le week-end, je pensais aux bugs non résolus. Le déclic a été quand j'ai refusé une promotion par peur de ne pas être à la hauteur, alors que j'étais objectivement compétent. C'est là que j'ai compris que quelque chose n'allait pas."Au-delà des préjugés : reconnaître les RPS spécifiques au digital
L'erreur serait de minimiser les RPS dans les métiers du numérique sous prétexte de conditions de travail apparemment favorables. La réalité impose de :
Reconnaître la charge mentale invisible : contrairement à la fatigue physique, l'épuisement cognitif ne se voit pas. Un développeur peut sembler "ne rien faire" alors qu'il réfléchit intensément à un problème d'architecture. Mesurer les RPS avec des outils adaptés : les questionnaires standards comme le COPSOQ ou le Karasek doivent être ajustés pour capturer les spécificités du travail digital (hyperconnexion, vélocité des changements, charge cognitive). Intégrer le télétravail dans l'évaluation : avec 33% des salariés français qui télétravaillent au moins une fois par semaine (et bien plus dans l'IT), il est impératif d'évaluer les risques spécifiques : isolement, hyperconnexion, difficultés à déconnecter. Former les managers aux RPS du digital : beaucoup de managers ne sont pas formés à identifier les signaux faibles de détresse dans un contexte de travail hybride où les interactions sont majoritairement numériques.L'importance d'une évaluation spécifique
Les entreprises du secteur numérique doivent impérativement réaliser une évaluation des risques psychosociaux dans le cadre de leur Document Unique d'Évaluation des Risques Professionnels (DUERP). Cette démarche n'est pas seulement une obligation réglementaire, c'est un levier de prévention essentiel et un investissement dans la performance durable de l'organisation.
L'évaluation doit être co-construite avec les équipes techniques, en parlant leur langage et en comprenant leurs réalités. Elle doit également intégrer les spécificités organisationnelles du secteur : mode projet, agilité, télétravail, astreintes, turnover.
Conclusion
Les métiers du digital, de l'IT et du web ne sont pas épargnés par les risques psychosociaux. Au contraire, ils présentent des profils de risques spécifiques qui nécessitent une attention particulière et des approches adaptées. La charge mentale intensive, l'hyperconnexion structurelle, l'obsolescence rapide des compétences et les exigences émotionnelles sous-estimées constituent autant de facteurs qu'il convient d'identifier, d'évaluer et de prévenir.
Nier ces risques sous prétexte de conditions de travail apparemment confortables serait non seulement une erreur stratégique pour les organisations, mais également un manquement à leurs obligations légales et morales envers leurs collaborateurs.
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À propos de l'auteur : Emmanuel Diez Perez est consultant spécialisé en risques psychosociaux et dirigeant d'EDP Conseil & Formation. Diplômé en ingénierie et titulaire d'un diplôme universitaire en conseil RPS (Paris-Cergy), il accompagne les organisations, notamment les collectivités territoriales et les entreprises du numérique, dans l'évaluation et la prévention des risques psychosociaux. Contact : Pour un audit RPS adapté aux spécificités de votre organisation IT ou pour une formation sur la prévention du burn-out dans les métiers du numérique, contactez EDP Conseil & Formation.